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Afrique du Sud et Israël: vente aux enchères de la mémoire de l’apartheid

apartheid

By Shalem Coulibaly – Le crime que l’élite d’une nation peut commettre à l’égard de son peuple: c’est l’oubli et l’ignorance de son histoire tant il est vrai que la mémoire collective cultivée dans tous ses pans, critiquée dans toutes ses failles et transmise méthodiquement constituent une balise de protection. Un peuple à la mémoire courte est un peuple, inexorablement, condamné à être balloté par tous les courants idéologiques et, tôt ou tard, à revivre la répétition des drames historiques déjà vécus. En considérant ce qui vient de se passer la semaine dernière en Afrique du Sud, j’ajouterai un troisième élément aussi dangereux que corrosif pour un peuple: la vente aux enchères de sa mémoire.

En septembre dernier, des membres de l’ANC, du parti communiste et les syndicats des transporteurs et de l’éducation, prêtant serment de solidarité éternelle avec le peuple palestinien, ont replacé encore sur la bourse[1] ou cause palestinienne la mémoire de l’apartheid, en comparant de nouveau l’Etat d’Israël au régime d’apartheid et la politique défensive israélienne à la «pratique nazie» et à un crime contre l’humanité. Pourquoi systématiquement mettre l’Etat d’israël au carcan alors qu’ailleurs des conflits territoriaux, des guerres civiles, sans nombre, ensanglantent, déciment ouvertement, quotidiennement, impunément, des populations entières sur fond d’un racisme avoué, d’un racisme politique, religieux, économique, comme au Soudan?

Gwede Mantashe, secrétaire général de l’ANC, ignorant un pan de la lutte anti-apartheid, déclarait: «Nous intensifions notre campagne visant à boycotter et à isoler Israël comme un Etat fondé sur la base de l’apartheid, qui, selon le droit international et plusieurs conventions de l’ONU, est un crime contre l’humanité[2]».

Desmond Tutu en voyage en Palestine avait déjà identifié au système d’apartheid le différend territorial entre Israéliens et Palestiniens[3]. Depuis, les sud-africains semblent de plus en plus s’orienter vers la vente aux enchères de leur histoire. Ils sont entrain de dilapider l’histoire spécifique, unique de l’Apartheid. Pourquoi brader l’histoire particulière du peuple sud-africain? Pourquoi vendre aux enchères cette histoire douloureuse, cette histoire de crimes doctrinalement planifiés pour la cause palestinienne? L’histoire de l’Afrique du Sud fut un colonialisme doublé d’une réplique du nazisme. Cette identification entre le régime israélien et l’apartheid est une fausse équation, de surcroit dangereuse pour la paix et l’avenir de la société sud-africaine que Mandela a désirée arc-en-ciel. Pour ma part cette identification de l’historicité des Noirs sud-africains à celle des palestiniens est une distorsion historique, semblable à celle qui consisterait pour des travailleurs exploités de comparer leurs conditions d’exploitation à celles des esclavages systématiques, industriels, arabes et occidentaux subis par les mondes noirs, pendant des siècles. Esclavage arabe et esclavage occidental: le premier ayant précédé et ouvert la voie au second. Pourquoi les élites africaines se taisent-elles sur les traites et les esclavagismes du monde arabe? Lire sur ce point la lettre d’Aimé Césaire à Thorez, responsable du parti communiste dans les années cinquante. Autant une telle comparaison entre exploitation ouvrière et esclavage subi par les noirs s’avère être inadmissible, autant l’utilisation du terme d’apartheid appliqué au contexte du différend territorial entre les Palestiniens et les Israéliens est inadéquat, incorrect et inacceptable. Il s’agit d’une simple vente aux enchères de la mémoire collective des Noirs sud-africains. Cette vente aux enchères pose le problème de la responsabilité culturelle et politique et économique de l’élite africaine face à son peuple, face à la majorité des sud-africains sans emplois, croupissant dans la misère. Et pourtant! Le peuple sud-africain a-t-il voté et mandé ses dirigeants actuels de contracter un mariage éternel avec le peuple palestinien à l’exclusion des autres et des parents israéliens de leurs concitoyens juifs? Le peuple sud-africain, bariolé par les imprévus de l’histoire, souhaite-t-il voir son pays devenir le terrain d’un safari anti-juifs?

Nous savons que chaque mot utilisé dans la vie courante, comme en politique, cache un monde, voire plusieurs mondes. Boycotter, isoler l’Etat d’Israël, qualifier sa naissance et sa politique de défense de base de l’apartheid, et de crime contre l’humanité sont des actions créatrices, visant l’avènement d’un autre monde. Pour ma part, tous ces mots utilisés pour qualifier, stigmatiser l’Etat d’Israël et sa politique, m’amènent à me poser la question suivante: quelle Afrique du Sud de demain, ces politiciens de l’ANC d’après Mandela et syndicalistes sud-africains voudraient-ils accoucher? Si Fanon dans son combat disait qu’il existe des sociétés racistes et d’autres non, il faudrait alors admettre, au-delà de toute essentialisation, qu’il existe des sociétés en devenir raciste, des sociétés choisissant le racisme comme doctrine et vison politique. Ce fut le cas de l’Allemagne des hitlériens, ce fut le cas de l’Afrique du Sud des afrikaners. Selon Fanon, l’antisémitisme est un simplement, platement, un racisme, non pas seulement comparable, mais identique au racisme que subissent les Noirs à travers le monde: « Le racisme n’est donc pas une constante de l’esprit humain. Il est, nous l’avons vu, une disposition inscrite dans un système. Et le racisme juif n’est pas différent du racisme noir[4]»

Contrairement à l’Allemagne des nazis, des hitlériens et de l’Afrique du sud de l’apartheid, l’Etat d’Israël non seulement n’a jamais édicté de lois racistes ou ségrégationnistes, mais dès son origine et sa création, l’Etat d’Israël est et demeure librement, réglementairement, pluriethnique: juifs arabes, juifs yéménites, juifs européens, juifs noirs d’éthiopiens bénéficient des mêmes droits. Simple rappel historique: l’Etat d’Israël paya l’Etat d’Ethiopie pour sauver les Juifs Noirs, discriminés et obligés de renier leur identité pour survivre en terre africaine. Les Juifs Noirs étaient si discriminés, si stigmatisés, que beaucoup s’assimilèrent, mais la majorité resta fidèle à son identité hébraïque, juive. Les Arabes israéliens ont des députés, votent au sein de la même assemblée que tous les autres députés israéliens, sans discriminations. Le Juif Noir est Juif comme tout Juif; l’arabe-israélien est citoyen comme tout citoyen israélien; l’arabe-israélien possède un passeport israélien comme les autres; l’arabe-israélien n’est pas obligé de porter une étoile jaune ou verte; l’arabe-israélien n’est pas un sujet discriminé, un citoyen obligé de porter un vêtement spécial; l’arabe-israélien n’est pas refusé dans les restaurants, les cafés; l’arabe-israélien ne vit pas sous la loi ségrégationniste de la dhimmitude, comme le firent les juifs en terres arabes et comme le sont, aujourd’hui au XXI° siècle, tous les non musulmans- notamment les Chrétiens d’Orient persécutés- dans les pays islamiques et territoires musulmans. Actuellement, au Moyen Orient, les islamistes procèdent à un nettoyage éthique, religieux et politique, comme quand ils conquirent le nord de l’Afrique. Aujourd’hui ils envisagent la conquête de l’Afrique:Mali, Nigéria et bien d’autres espaces africains. Ils reprennent l’entreprise de conquêtes des djihadistes du Moyen Âge.

Si les mots, les concepts ont des sens et désignent des réalités ou des mondes vécus au quotidien, l’on se saurait honnêtement, intellectuellement, moralement, humainement taxer, qualifier, nommer l’Etat d’Israël de régime ségrégationniste et de base d’apartheid. Partant, je pose la question suivante: quelle est la finalité de ce mariage éternel que les dirigeants de l’ANC, du parti communiste et des syndicats sud-africains viennent de contracter avec les Palestiniens, déterminés à isoler par le BDS et à détruire les israéliens? Les héritiers de Mandela ne peuvent imaginer de politique internationale que exclusive? Comment entendre ce serment de solidarité diplomatique discriminant à l’égard des israéliens et des juifs sud-africains? Comment interpréter ce serment de solidarité éternelle avec le peuple palestinien? Sur quoi sont-ils donc éternellement solidaires? Sur l’idéologie tiers-mondiste? Sur le panislamisme? Quel Humanisme veulent-ils? En un mot: quelle est la finalité de ce mariage éternel? A qui bénéficiera-t-il en fin de parcourt? Ces dirigeants antisionistes n’ont qu’à relire l’histoire des relations du monde arabe avec l’Afrique depuis le haut Moyen Âge jusqu’à nos jours.

La solidarité intemporelle ou mariage entre Palestine et Afrique du Sud que certains dirigeants sud-africains consacrent, aujourd’hui, transforme et oriente, lentement, insidieusement, leur société vers l’antisémitisme, référençant ainsi leur pays à une terre antisémite, donc raciste. En effet, fait plus marquant et choquant, ces dirigeants noirs sud-africains veulent s’associer tout le Peuple Sud-Africain jusqu’aux petits revendeurs détaillants à qui ils demandent de boycotter tous les produits israéliens. Fait encore tendant sournoisement à l’instauration d’une discrimination raciale contre la communauté juive d’Afrique du Sud. Quand des dirigeants de l’ANC traitent les juifs d’hypocrites, que font-ils donc? En qualifiant leurs concitoyens juifs sud-africains d’hypocrites, ils implantent, en l’espèce et volontairement, les germes de l’antisémitisme dans l’arène politique, c’est-à-dire qu’ils sèment consciemment, gracieusement, la haine du Juif dans les esprits et les cœurs des autres sud-africains. Au niveau international, ils laissent accroire que bannir l’Etat d’Israël de la communauté internationale et insulter son concitoyen Juif sont des attitudes justes, exemplaires, moralement et politiquement justifiées.

Par cet ostracisme de la communauté juive, par leur refus de s’associer et de célébrer avec les juifs sud-africains les vingt années de la fin du régime d’apartheid, ces dirigeants de l’ANC, du parti communiste et des syndicats sud-africains réitèrent, politiquement, moralement,  dialectiquement, une discrimination raciste. Or, ils ne sont pas sans ignorer qu’en politique, toujours, une fois atteint un tel niveau d’antisémitisme, d’antisionisme, et de démonisation de l’Etat d’Israël, c’est paver assurément les chemins à de futurs agressions de juifs, à des attaques contre des synagogues, des édifices et des biens appartenant à leurs concitoyens Juifs. Savent-ils que moralement toute haine est d’abord nuisible à celui qui la cultive avant que d’atteindre l’Autre haï. C’est à savoir et à méditer pour tout homme qui se veut dirigeant des autres et d’un peuple-anciennement discriminé. J’aime à répéter que l’antisémitisme est, par nature, un poison aussi mortel que criminogène autant pour tout individu que pour toute société- démocratique ou non. Pis un tel niveau d’antisémitisme/antisionisme constitue un appel éloquent, un appel officiel, un appel international, aux hordes islamistes et aux barbares terroristes qui ne manqueront pas d’ensanglanter la société sud-africaine par des attentats à la bombe afin de débarrasser la société sud-africaine de ses Juifs, péremptoirement, injustement, qualifiés d’hypocrites. Il s’agit d’un cheminement inévitable. L’histoire de la recrudescence contemporaine de l’antisémitisme globalisé le prouve. Ailleurs, surtout en Europe des politiciens, des intellectuels – de gauche et de droite -, épousant aveuglement la cause palestinienne et en tenant injustement la Démocratie Israélienne[5] de régime apartheid et nazi, ont fini par donner le droit à des jeunes afro-européens, musulmans et chrétiens, d’insulter d’abord puis de s’attaquer et de tuer leurs concitoyens juifs européens. Ces jeunes antisionistes et antisémites – tueurs, agresseurs de leurs propres concitoyens juifs, découpant à la machette dans les rues de Londres un de leurs concitoyens- sont justement le résultat, la conséquence logique des solidarités euro-palestiniennes aux relents d’un antisionisme primaire, inclusif de l’antisémitisme élémentaire, de l’ultra-antisémitisme. Mais puisque je parle de ventes aux enchères de la mémoire collective des Noirs d’Afrique du Sud, j’évoquerai rapidement certains faits historiques eux aussi oubliés.

Cette réprobation de la communauté juive sud-africaine, cette démonisation des Juifs, cette politique d’appel au boycott de l’Etat d’Israël par des noirs sud-africains reposent donc sur un certain oubli et une ignorance de l’engagement de l’Etat d’Israël contre le régime l’apartheid dès 1948 jusqu’en 1974, après que l’ONU vota, sous la pression des Etats Arabes, l’équation sionisme est égale au racisme. Avant cette date, l’Etat d’Israël refusa d’avoir une ambassade en Afrique du sud, faisant comprendre aux afrikaners, doctrinaires et défenseurs de l’apartheid nazifiant, qu’il lui était moralement, politiquement, impossible de cautionner un régime qui faisait vivre à des personnes la discrimination et l’exclusion dont les Juifs furent victimes en Europe, et, l’étaient en Amérique. Frantz Fanon qui épousa la lutte anti-colonialiste du peuple Algérien se refusa d’adopter l’antisionisme et l’antisémitisme. Il écrivait: «…on doit dire que le racisme est bel et bien une culture. Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme…Le racisme, pour revenir à l’Amérique, hante et vicie la culture américaine; Et cette gangrène dialectique est exacerbée par la prise de conscience et la volonté de lutte de millions noirs et de juifs visés par ce racisme[6]». Ces cultures racistes et antisémites ont toujours voulu les Juifs et les Noirs dans leurs objectifs de domination et de destruction depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. Leurs tactiques changent, mais leur intentionnalité demeure la même. Pour Fanon, ce Nègre debout, Juifs et Noirs ont à lutter ensemble contre toutes les formes d’antisémitismes et de racismes. Pourquoi donc Juifs et Africains devraient-ils se méprendre quant à leurs conditions dans la globalisation actuelle et à leurs rapports avec les puissances anciennement et nouvellement colonisatrices, prédatrices de leurs vies, de leurs historicités?

Nous étions en 1956, aux temps de la colonisation, de la ségrégation raciale en Amérique et de l’apartheid en Afrique du sud. Ici, il faut entendre le terme de culture en son plein sens, c’est-à-dire: éduquer, élever, former et enseigner. Quelle société sud-africaine, quelle culture pour l’Afrique du Sud de demain veulent-ils donc ceux qui discriminent actuellement leurs concitoyens juifs sud-africains et diabolisent l’Etat d’Israël?

Quand à l’ONU, en 1961, les Etats africains demandèrent la condamnation du régime d’apartheid des afrikaners, l’Etat d’Israël n’hésita pas. Golda Meir et Ben Gourion et des chefs d’état africains, comme Maurice Yaméogo, premier président du Burkina Faso, à l’époque Haute Volta, firent des déclarations officielles communes, pour préciser que «la politique de discrimination raciale et la politique sud-africaine d’apartheid porte atteinte aux intérêts de la majorité[7]». Quand Golda Meir, après avoir visité les chutes de Zambèze, voulut se rendre en Rhodésie du Sud les services d’immigration voulurent la séparer de ces amis noirs kenyans, elle refusa cette ségrégation, préférant retourner au Kenya. Faut-il rappeler les noms de Denis Goldberg, ce juif condamné à vie en même temps que Mandela et qui purgea vingt années d’emprisonnement? Parmi les condamnés avec Mandela, Denis Goldberg était le seul blanc. Il était consciemment, volontairement et fièrement Juif. Son engagement fut celui du juif refusant la répétition de la déshumanisation du Noir sud-africain, comme le firent ses parents sous d’autres cieux. Faut-il évoquer Elie Weinberg, photographe juif sud-africain qui dût fuir, comme Miriam Makeba et bien d’autres le régime d’apartheid? Cette conscience éthique sioniste qui voit les juifs prendre position pour l’humain, pour tout homme, sa dignité et sa vie, en périls vient de l’esprit et de la lettre de Torah dont la parole s’enracine dans le subconscient juif. Dois-je rappeler que pour la Torah juive, l’important dans l’existence se mesure par les réalisations spirituelles et morales. Interprétant cette conception de la Torah, Levinas dira que l’éthique est une optique du divin ou Dieu, c’est-à-dire qu’en ayant une relation morale et humaine avec autrui l’on amplifie la présence divine dans la vie et dans les relations interhumaines. C’est la connaissance et la pratique de cette éthique juive, qui font que les syriens vont déposer leurs enfants malades, leurs enfants blessés à la frontière israélienne que les médecins Juifs – pratiquants ou non- prennent et vont les soigner gratuitement dans les hôpitaux de l’Etat d’Israël. C’est cette Torah qui fait que l’Etat d’Israël accueillit beaucoup de Noirs sud-soudains au plus fort de la guerre que leur livrait le régime arabo-islamique du Nord du Soudan. La dignité humaine, le combat humain se mesure, pour le Judaïsme, par l’ordre du commandement disant: Tu ne tueras pas.

Comme plusieurs sud-africains, les juifs qui s’opposèrent à l’apartheid et durent fuir leur pays, certains moururent en exil, d’autres purent continuer la lutte contre le régime de l’apartheid. Mais où a-t-on vu Makeba et d’autres sud-africains, opposés au régime inique de l’apartheid, faire sauter des bus, tuer innocemment des sud-africains, des américains, des belges, des chinois, des français, des hollandais et d’autres êtres humains dans les capitales occidentales ou ailleurs? Même en Afrique du Sud, les combattants de l’ANC et du Mouvement de la Conscience Noire de Steve Biko n’adoptèrent point des pratiques barbares, comme les terroristes palestiniens. Et au plus fort de la ségrégation raciale aux Etats Unis, alors que le lynchage des Noirs était monnaie courante, les Noirs ou afro-américains n’usèrent point de méthodes barbares, même s’ils s’armèrent. Les héritiers de Martin Luther King, de Malcolm X, de Mandela en épousant unilatéralement et éternellement la cause palestinienne ne cautionnent-ils pas également les crimes que leurs alliés pour l’éternité commettent et perpétreront? De fait que font-ils d’autre sinon nier leur histoire, en la bradant au lieu de la protéger dans sa singularité?

La portée et l’efficacité d’une entreprise ne se mesurant point par le nombre de ses acteurs mais par la qualité des actions menées, les positions de juifs, comme  Helen Suzman, Jonny Clegg ou Nadine Gordimer, de David Bruce et bien d’autres ont participé à entamer le régime de l’apartheid. Leurs prises de positions politiques soulevèrent le courroux des afrikaners. S’il existe des cultures racistes, le judaïsme n’est une civilisation basée sur une doctrine et dogmatique racistes.  En Amérique, plusieurs juifs comme le rabbin Herschel s’associèrent à Luther King pour l’égalité des droits civiques. Ils furent, comme des juifs sud-africains, la mauvaise conscience de leur époque, malgré la peur, l’indolence, le silence d’une majorité.

Si la conscience collective africaine contemporaine voit en l’Afrique du Sud, leur nouvelle Egypte, si les africains veulent que l’Afrique du Sud ait le droit de veto aux Nations Unies, c’est pour lutter contre le racisme et les racismes qui frappent les noirs dans le monde, mais surtout actuellement les Noirs dans plusieurs pays arabes, la Palestine comprise. Les pays arabes, faut-il le rappeler, comptent des millions de Noirs qui ne sont pas seulement discriminés; ils subissent au quotidien d’un racisme primaire. Où sont les noirs visibles sur l’échiquier politique des pays arabes? Dans certains Etats Islamiques Arabes, les Noirs luttent encore pour sortir de la condition de l’esclavage. Liban, Mauritanie, Soudan, Libye, Maroc, Arabie Saoudite, bref la quasi totalité des pays arabes font subir des traitements inqualifiables à des Noirs. Ceux-ci n’ont même pas le statut obséquieux de dhimmis: ils sont simplement des descendants d’esclaves et doivent le demeurer. La guerre entre le sud et le nord du Soudan est le prolongement de l’esclavagisme arabo-musulman. Que fait l’Afrique du Sud, ses dirigeants, contre les pays arabo-musulmans esclavagistes qui ostracisent, infériorisent les noirs arabes d’origine «africaine»? Les pays arabes, la communauté internationale ne prennent aucune sanction contre ces pays-là quand des noirs ont les bras coupés, sont tués, soupçonnés de tous les maux. A eux seuls la charia, loi islamique, s’applique dans toute sa rigueur jubilatoire.

L’histoire de la lutte contre l’apartheid et la construction d’une société nouvelle sud-africaine multi-raciale, en devenir, doivent reposer sur une mémoire vigilante, une mémoire, certes ouverte, mais une mémoire généreuse mais juste pour toutes les communautés et identités anciennes et nouvelles: africaines immigrées, indiennes, juives, noires et autres. Que cette mémoire unisse et rapproche les peuples plutôt qu’elle ne devienne injuste, telle est la joute qui attend les actuels dirigeants sud-africains. Face aux apôtres de la chasse aux sorcières après la guerre, Abraham Lincoln permit aux américains, du nord et du sud, d’irriguer leurs mémoires autrement en incitant les uns et les autres à vouloir, à désirer créer d’autres fondements pour la mémoire collective américaine. Oeuvrer dans ce sens fait la grandeur de véritables hommes politiques, selon l’historien Francis Pichon. Comparant l’esprit d’équité et la grandeur morale de Lincoln à la petitesse d’esprit des dirigeants français animés de vengeance, de besoin d’extermination, de la mise au piloris d’autres français après la guerre, Francis Pichon rappelle les propos suivants du président américain: « On ne pendra personne, on ne fusillera personne; nous avons affaires à hommes qui restent nos concitoyens[8]»

Ne pas transmuer cette mémoire collective sud-africaine en instrument de propagande pour des causes et combats aux relents de violences serait une garantie pour l’unité de ce pays en construction. Stigmatiser une partie de sa population, diffuser la haine du juif ou de l’afrikaner serait tout simplement promouvoir une culture raciste, une sorte d’inversion du racisme:un négroticide[9] pour les Noirs. Procéder à une vulgarisation de l’antisionisme n’est aucune rendre service à la jeunesse sud-africaine qui n’a point besoin de nourrir son psychisme de politique de haine, de désir, de volonté d’expulsions de l’autre. Les dirigeants sud-africains d’aujourd’hui doivent éviter que ne s’installent dans les consciences individuelles la logique du ressentiments, la culture de la haine raciale, l’opinion et les sentiments antisémites. La culture de la haine raciale et l’idéologie antisioniste et antisémite sont d’abord nocives à ceux qui les sèment sur leur sol. Ce n’est donc pas en vulgarisant, en diluant l’histoire de la conscience collective sud-africaine dans tous les combats, ce n’est pas en vendant aux enchères l’histoire de la souffrance du Peuple Noir à d’autres que les Africains pourront se tenir debout partout. Pour avoir longtemps vécu in Israël, en tant que Noir, pour avoir enseigné à des jeunes juifs et arabes israéliens, je sais que l’Etat d’Israël, n’est pas un Etat raciste. Si comme je l’ai dit les mots ont un sens et couvrent des mondes, alors l’Etat d’Israël ne commet pas de génocide au Moyen Orient. Non l’Etat d’Israël n’est pas un Etat raciste et le sionisme, tout comme la négritude et la panafricanisme, n’est pas un racisme. Je termine en laissant à la méditation cette citation extraite de la biographie de Golda Meir qui, sioniste de la première heure, créa à la demande de Nkrumah la compagnie maritime ghanéenne, la Black Star:

« Nous ne pouvions offrir à l’Afrique de l’argent ni des armes; en revanche on ne pouvait nous accuser de colonialisme ni nous traiter d’exploiteurs, parce que, tous ce que nous demandions à l’Afrique, c’était son amitié. Qu’on me permette de répondre d’avance aux cyniques. Si nous sommes allés en Afrique, n’était-ce pas que nous voulions nous assurer des voix aux Nations unies? Naturellement, oui, c’était l’un de nos mobiles- et parfaitement honorable-, à aucun moment, je ne l’ai jamais dissipé, pas plus à moi-même qu’aux Africains. Mais c’était loin d’être le plus important de tous, même s’il n’était pas négligeable. La raison principale de notre «aventure» africaine a été que nous avions envie de transmettre quelque chose des nations encore plus jeunes et moins expérimentées que nous[10] »

Si l’Afrique du Sud opte pour une politique plus équilibrée entre Israéliens et Palestiniens ne pourra-t-elle plus que les pays occidentaux, positivement, influencer les différents protagonistes? Ne pourrait-elle, se servant de sa position de Tiers, aider à trouver des compromis liés à ce différend territorial israélo-palestinien, voire parvenir à la résolution de conflit? Je le pense et le crois. Mais à une condition: que les dirigeants sud-africains ne se laissent pas instrumentaliser par les propagandes en épousant de manière unilatérale seul un camp, comme c’est le cas présentement. Pour être véritablement partie prenante de ce différend territorial, ils devraient s’affirmer sur l’échiquier international avec leurs propres valeurs, leur propre vision de conflit? La voix de l’Afrique du Sud compte car elle a pour elle l’ensemble des Mondes Noirs. Sans les valeurs authentiques africaines qui animaient Mandela et ses compagnons, l’actuelle Nation arc-en-ciel eût été impossible. Cultiver par conséquent positivement la mémoire de l’apartheid, c’est protéger toute la société sud-africaine des tentations racistes, antisémites, mais également de la division sociale,  mais surtout prémunir sa jeunesse contre les vêtures des discours de la haine de l’autre.

Finalement en quoi un tel mariage éternel entre les dirigeant sud africains et le palestinien pourrait apporter au peuple d’Afrique du Sud, alors qu’Israël peut comme dit Golda Meir: «La raison principale de notre «aventure» africaine a été que nous avions envie de transmettre quelque chose à des nations encore plus jeunes et moins expérimentés que nous». Frères sud-africains suivez la voix de la raison, soyez plutôt des faiseurs de paix entre israéliens et palestiniens. Ainsi votre mémoire pourra-t-elle exemplairement parler à plusieurs humanités, sans perdre sa singularité ni la dissoudre dans celle des autres.

[1]    Plusieurs pays arabes, plusieurs politiciens jouent et utilisent la cause palestinienne non pour le bien des palestiniens, mais pour leur propre et unique visibilité politique internationale. Je pose la question suivante: pour qui naissent les enfants palestiniens? Les palestiniens ne gagneraient-ils pas à s’allier aux israéliens et créer les bases d’un Moyen Orient économiquement, technologiquement, humainement performant, au lieu de servir de prête-noms, d’une gloriole à des monarchies arabes qui, cyniquement, les instrumentalisent? Seuls les palestiniens peuvent décider de leur destinée et offrir un avenir autre à leurs enfants.

[2]    Voir également l’article de Raphael Ahren dans The Time of Israël, du 15 septembre 2014. Cette citation vient de son article.

[3]    Je dis bien DIFFÉRENT TERRITORIAL sur la BASE d’une décision de l’ONU, mais non pas d’une décision unilatérale du peuple Juif. Il ne s’agit donc pas d’une colonisation, mais d’un partage territorial.

[4]    Frantz Fanon, ‘Racisme et culture’, Oeuvres, Editions la Découvertes, Paris, 2011. p. 724.

[5]    Combien de pays dans la monde ont-ils des partis politiques officiels qui participent aux élections pour légaliser la consommation du marijuana? La Démocratie Israélienne l’accepte. Personne en Israël ne s’en offusque car la nature du judaïsme repose sur une Démocratie encore inimaginable par le cortex de plusieurs civilisations, même de celles issues du monothéisme hébraïque. L’Amérique, l’Europe, espaces pourtant démocratiquement reconnus, le peuvent-ils carrément? D’ailleurs, les scores de ce parti israélien de l’herbe ne sont pas négligeables. L’Etat d’Israël n’avait-il pas présenté un transsexuel à l’eurovision?

[6]    Frantz Fanon, ‘Racisme et culture’, Oeuvres, Editions la Découvertes, Paris, 2011. p. 720

[7]    Maurice Dorès,  La Beauté de Cham,  Mondes Juifs, Mondes Noirs, Editions Balland, p. 100.  C’est un admirable livre qui synthétise fort bien, dans une langage fluide, les relations entre les Noirs et les Juifs des origines à nos jours.

[8]    Francis Pichon, Histoire barbares des français, Editions Seghers,  Paris, 1954, p. 450. L’historien Francis Pichon, d’ajouter les paroles suivantes: «De telles paroles permettent de mesurer la grandeur morale et l’esprit d’un chef d’Etat» (idem, p. 451). Mandela et Lincoln eut cette grandeur d’esprit. Faudrait-il que leurs héritiers cultivent un autre esprit, vilipender tout cet héritage.

[9]    C’est le titre du second tome de mon roman Dialogue Avec la Nuque.

[10]  Golda Meïr, Ma vie, Editions Robert Laffont, Paris, 1975, cité par Maurice Dorès, La Beauté de Cham,  Mondes Juifs, Mondes Noirs, Editions Balland, p. 118.

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